Le temps de la suspension




L’encre choisit son temps à travers l’épaisseur des fibres filtres du papier.

Elle se retient plutôt qu’elle ne s’écoule, plutôt est retenue au grès de l’atmosphère, de l’humidité ou de la sécheresse ambiante.

Rivière portant couleur, l’encre se répand et laisse au passage scories colorées, l’arc-en-ciel se lève dans le ciel de papier.

Les empilements de papier, stalagmites instables, racontent l’histoire de cette randonnée, ils en sont les temps,sa mesure.

On pourrait en prendre l’heure, y emmurer l’éphémère, en soustraire une page, y modifier le cours de nos humeurs.

On peut à l’envie y greffer nos colères, notre patience, y laisser traîner nos yeux et s’en imprégner jusqu’à devenir couleur et voir toutes choses à travers ces carottages luxuriants.

Aux pales multicolores et aux fuselages moirés, libellules de peu de temps nos compagnes, papiers fragiles chargés d’encres, vous rendez référence.

De l’origine à l’arrêt, l’encre s’écoule, imbibe et colore chaque feuillet selon sa personnalité, sa structure, chacun d’entre eux selon la place qu’il occupe a son destin, a son dessein.

Le temps fait oeuvre, la matière s’adjoint pour laisser trace.

Au jeu du hasard et à la fluidité des encres, l’empreinte du temps signe sa trace.

Ici le temps compte par addition, même si le processus respecte la gravité pour se mettre en accord avec la cascade.

Le Shikata, la manière de faire, importe la répétition, impose la patience, elle polit, l’être se calme, se concentre et se pacifie.

La rivière de papier n’arrête jamais son cours.

Le choix du temps, l’instant de l’arrêt de l’écoulement appartient à Reiko Takizawa.

Les pétales de cerisier en pluie de neige rosée tombent et se rassemblent au sol.

Les feuillets de Takizawa s’y adjoignent.

Le travail « hors de soi », le hasard de l’écoulement imprévu, le décalage par rapport à l’imaginé, en un mot cette délicate lecture de la différence est fondatrice des travaux de Takizawa.

Il s’y retrouve quelque chose de bouddhique, le sens de l’éphémère, celui de la ténuité des matériaux en accord avec la démarche de la vie. Ne s’agit-il pas de s’émouvoir l’instant d’un étonnement par la grâce d’incidents multiples?

Epinglés au mur, frêles papillons, les bords ajoutés aux interstices font naître un léger mais subtil déplacement.

Le mouvement de l’eau éloignée de l’impact de la pierre, la dernière ride de l’âme.




Jean-Pierre Vlasselaer





                                                                                                                    




                                                                                                           

textestexts.html